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Académie de Bordeaux

CRDP Aquitaine



Les Tsiganes : repères historiques et culturels

Michel Praneuf,  CASNAV de Bordeaux - 2004

Les Tsiganes : de la mythologie à l'histoire
Les Tsiganes : Vivre dans la société contemporaine
Bibliographie

Les Tsiganes : de la mythologie à l'histoire

Au début du XXI° siècle, des groupes entiers de "gens du voyage" semblent avoir atteint le terme de leur route séculaire, quand on les voit échoués avec leurs caravanes embourbées sur des terrains vagues dans la lointaine banlieue des villes, survivant dans des conditions précaires. Quasiment sédentarisés, ces nomades ont perdu beaucoup de leurs traditions sans pour autant s'être intégrés à la société dominante. Toujours rejetés, ils ne cessent de parcourir le monde, roulant au-delà des frontières, comme des chardons poussés par le vent . Certains font halte, trop longtemps comme si la roue de la roulotte - qui est leur symbole - s'était brisée. Ceux-là sont échoués entre deux cultures et ont perdu plus ou moins leur identité.

            Les Tsiganes, un peuple un peu mystérieux et inquiétant, dont on s'est fait des images d'Epinal, voire toute une mythologie, faute de les connaître. Dans  la vision que l'on a des Tsiganes, quelle est la part du mythe et celle de la réalité?   

            "Bohémiens" et Gitans sillonnent depuis des siècles les chemins d'Europe occidentale. Mais au tournant de l'an 2000  ils ont été rejoints par des milliers d'autres,  arrivés d'Europe centrale quand les frontières se sont ouvertes après la chute des régimes communistes.  Victimes de persécutions racistes, ils ont pris la route de l'Ouest , où les conditions de vie seraient de toute façon meilleures, et ils se sont arrêtés dans les villes d'Allemagne ou de France, en demandant l'asile politique. Ils sont devenus des sédentaires, squattant ou louant parfois des maisons à plusieurs familles. Délinquants ou cas sociaux. Redoutant d'être expulsés. Comme en Allemagne, où  le gouvernement en a renvoyé par avions des dizaines de milliers, en leur donnant un pécule et en négociant leur retour avec leur pays d'origine.

Même une fois acquis le droit d'asile, les Tsiganes sont confrontés à de lourds problèmes d'identité. Pas de territoire propre, pas d'autorité d'Etat  ni d'administration auxquelles se référer, pas de media pour briser leur isolement, pas d'école pour maintenir leur langue et leur culture.  Pas non plus la possibilité ou la volonté de s'intégrer dans la société au milieu de laquelle ils vivent. Dans ces conditions, comment rester Rom ?

             Cette image misérabiliste  des Tsiganes immigrés et sédentarisés des zones urbaines est fort éloignée du cliché romantique qu'on avait d'eux, encore vers le milieu du XX° siècle. On les appelait encore des Bohémiens . Les roulottes tirées par des chevaux, le campement  à l'écart des villages, les hommes qui offraient de rempailler les chaises et qui, le soir, jouaient du violon, les femmes en robes bariolées qui vendaient des paniers d'osier et disaient la bonne aventure . Certains faisaient des numéros de cirque avec un ours et des singes. Ils fascinaient et faisaient un peu peur. La légende des "voleurs d'enfants" n'était pas tout à fait oubliée. Plus fondée était leur réputation de "voleurs de poules".

 Au XIX° siècle, ils inspirent les écrivains romantiques

             Ces étranges voyageurs cheminant dans la poussière des chemins et le poudroiement du soleil semaient sur leur passage matière à bâtir des mythes et à inspirer les écrivains romantiques. Shakespeare déjà a mis en scène des personnages tsiganes (tel Caliban). Mais c'est surtout au XIX° siècle que le personnage du bohémien, et plus encore de la gitane, s'est répandu dans la littérature européenne. 

             Dans "Quentin Durward" de Walter Scott (1823),   le mystérieux Hayraddin présente les traits typiques du Tsigane: dons divinatoires, absence de convictions religieuses, ruse, goût de l'indépendance. Dans "Notre-Dame de Paris" de Victor Hugo (1831),   la pure et séduisante  danseuse Esmeralda  est accusée de sorcellerie. La "Carmen" de Prosper Mérimée (1845), popularisée par l'opéra de Bizet, est inspirée de la Zemfira des "Tsiganes" de Pouchkine (1832) : c'est le thème de l'amour impossible entre  une Tsigane volage  et un chrétien passionné et possessif.

            En Grèce, premier pays européen à avoir reçu les Roms , Papadiamantis , dans un long roman historique, "La petite bohémienne" (1884), met en scène Aïma, une fille de prince chrétien élevée par les Tsiganes et, pour cela, frappée par l'injustice, et il évoque les superstitions et les idées racistes des Grecs à propos des Tsiganes : "Elle a le visage noir, c'est parce qu'elle ne se lave jamais… Est-il vrai qu'ils mangent de la chair humaine… qu'ils déterrent les morts pour les détrousser… Ce sont des gens sans religion, ils font de la magie, ils couchent tous ensemble".

            Drossinis, dans "L'herbe d'amour" (1888), dépeint l'hostilité  méprisante et l'injustice des Grecs pour les Tsiganes , dans une histoire tragique d'amour passionné  mais impossible , entre un jeune berger hypocrite et égoïste, qui a peur d'être raillé, excommunié, maudit,  et la douce Zéfira, danseuse sensuelle et un peu sorcière.

            Kostis Palamas , dans le long poème historico-philosophique "Les douze paroles du Tsigane" (1902), idéalise  le Tsigane, en fait le symbole du poète libre , un artiste dionysiaque, un héros nietzschéen , un exemple pour les Grecs appelés à renouveler la civilisation byzantine obsolète.

            Le Serbe Boris Stankovic a mis en scène dans le drame théâtral "Koshtana",  situé en Serbie méridionale vers 1900, un personnage de Bohémienne, Koshtana qui, en séduisant le fils d'un notable orthodoxe, exacerbe les passions et précipite la décadence d'une famille dont le statut social et économique a été brisé par la chute de l'Empire ottoman.

Entre la figure mythique du personnage littéraire et  la triste réalité de l'immigré sédentarisé , où se place le Tsigane d'aujourd'hui dans sa dimension humaine et authentique ? A vrai dire, il faudrait savoir de quel Tsigane on parle. Non seulement identifier le sous-groupe dont il fait partie: Rom comme ceux des Balkans et de l'Europe centrale, Manouches  répandus dans une grande partie de l'Europe occidentale du Nord à l'Italie en passant par les pays germaniques, Gitans "andalous" et "catalans" dans les pays ibériques et le sud de la France. Mais aussi déterminer, d'une part leur niveau d'acculturation ( qui dépend de la nature et de l'intensité des échanges entre deux groupes culturels, celui de la société dominante et celui du dominé, le leur) et d'autre part leur degré d'assimilation ( qui finit par leur faire perdre toute identité ethnique).

 Le pèlerinage des Saintes-Maries de la Mer 

             Dans ce monde fermé aux "gadjé", rares sont les manifestations où s'affichent leurs traditions authentiques. L'une des manifestations encore très suivies en France est sans doute le pèlerinage annuel qui rassemble un grand nombre de clans  en Provence, aux Saintes-Maries de la Mer.

             Les 24 et 25 mai, les abords de la ville - la plus vaste commune de France, dans le delta du Rhône - constituent un immense campement bigarré, où les caravanes tractées par des voitures américaines ou des fourgons ont remplacé les roulottes hippomobiles d'antan. Un rassemblement pittoresque et convivial où les clans se retrouvent et fraternisent,  font des affaires, scellent des alliances matrimoniales.  C'est une grande kermesse parmi les baraques, les étals, tourbillons de robes , accords de guitare et de violon, odeurs fortes et couleurs vives,  rumeur des marchandages et des boniments. Le soir, des cercles se  forment autour des feux pour des festins ,des danses, des concerts de flamenco.

Dans l'après-midi du 24, après la messe, la châsse de Sara est descendue de la chapelle haute de l'église à l'aide de câbles et de ahanements. Dans les cris d'allégresse, les pèlerins se bousculent et font des sauts pour être les premiers à toucher la précieuse relique. Les femmes se pressent contre la statue et soulèvent les enfants; le contact assure santé, chance, fécondité. Les hommes se disputent l'honneur de porter la châsse. Escortés de gardians à cheval, ils mènent en procession jusque dans la mer la statue de Sara revêtue d'un manteau de soie bleue. Les plus fervents participent à une veillée de prières  dans la crypte surchauffée et enfumée par l'ardeur des cierges  que les femmes font brûler en apportant offrandes et ex-voto , bijoux bon marché, mouchoirs, photos, jouets, souliers d'enfants.

Le lendemain après la messe, un nouveau cortège se forme, avec le clergé, les gardians (gardiens de troupeaux de Camargue), les musiciens, les Arlésiennes en costume traditionnel. Cette fois, ce sont les saintes Maries que l'on mène en procession jusqu'au rivage au son des fifres et des tambourins provençaux, relayant violons et accordéons tsiganes. La barque symbolique contenant les statues des saintes semble voguer et tanguer au-dessus de la foule avant de descendre sur les flots, d'où , dit-on, elle est sortie; Les hommes entrent dans l'eau jusqu'aux genoux, comme pour un antique rite d'ondoiement. et de retour aux sources.  Puis après lui avoir fait toucher la mer, on ramène la barque , on rentre à l'église et on remet les châsses de Sara et des saintes en place.

Quelle est la part de l'histoire et de la légende  dans ce culte si populaire de Sara et des Maries, auquel le clergé catholique se prête volontiers tout en doutant de l'authenticité de la patronne des Tsiganes ?

             Marie Jacobé, sœur de la Vierge, qui avait épousé le frère de Joseph; Marie Salomé, femme de Zébédée et mère des apôtres Jacques le Majeur et Jean l'Evangéliste; Sara, leur servante égyptienne; Marie-Madeleine, la pécheresse repentie - qui devait se retirer à la Sainte Baume; Maximin, futur évêque d'Aix; Sidoine l'aveugle guéri;  Lazare le ressuscité et ses deux sœurs Marthe et Marie ; tous avaient dû quitter par la mer la Palestine où ils étaient persécutés par les Juifs. Leur barque s'échoua vers l'an 40 à l'embouchure du Rhône.  Tandis que leurs compères évangélisaient la Provence, les deux Maries demeurèrent en Camargue avec leur servante .  Deux squelettes, que René d'Anjou, comte de Provence, fit exhumer en 1448, passent pour être  les restes des saintes.

             Et Sara ? Elle ne fut jamais canonisée et ne figure pas dans l'hagiographie vaticane. Les Tsiganes la vénèrent néanmoins comme une sainte et considèrent cette "Egyptienne au teint sombre" comme une femme de leur race. Sans doute les Tsiganes eux-mêmes ont-ils introduit ce culte au XV° siècle, en l'associant à celui des Maries pour lui donner une authenticité. 

Sara pourrait être l'avatar christianisé d'une déesse hindoue dont ils auraient conservé le culte au cours de leur exode. Elle serait en fait la redoutable déesse Kali la Noire- , l'épouse de Shiva, représentée sous son aspect maléfique, noire de visage et assoiffée de sang. A moins que Sara ne rappelle une autre déesse hindoue, Saraswati, épouse de Brahma, souvent figurée montée sur un cygne (qui serait devenu la barque de Sara).

Il s'agit de toute façon d'un syncrétisme. Comme pour la divinité païenne Dana et sainte Anne chez les Bretons. Autre curieuse survivance hindouiste: les Tsiganes ont donné à la croix le nom romani  de trushul   qui est le nom du trident - trishul - en hindi. Ce trident, attribut symbolique de Shiva , peut figurer aussi la Trinité divine des chrétiens. C'est Krishna qui  semble leur avoir donné l'idée d'un dieu unique et tout-puissant, qu'ils nomment Devel , et qu'ils invoquent dans leurs rites de guérison et de mort.

 Des légendes faisant référence aux temps bibliques

 Les Tsiganes colportent des légendes faisant référence aux temps bibliques. Ils racontent ainsi qu'en ce temps-là le monde était dirigé par Sinpetra (saint Pierre, assimilé à Dieu le père), entouré de quatre compagnons, Sunto Yacchof (Jacques), Sunto Abraham, Sunto Moischel (Michel ou Moïse ?) et Sunto Cretchuno (Noël), futur parrain de l'Enfant Jésus. Le Pharavono (Pharaon) leur fit la guerre , et il fut englouti avec son peuple dans la Mer Rouge grâce à l'intervention de Sinpetra. Les rares rescapés égyptiens sont les Tsiganes . Ayant tout perdu - biens, écriture, considération -, ils se mirent à  errer  à travers le monde. Certains auraient accompagné Marie et Jésus dans leur fuite en Egypte.

Les Tsiganes disent qu'ils sont maudits parce qu' ils ont été chargés  de forger les clous pour la crucifixion. Pourtant ils eurent pitié et, pensant l'empêcher, ils ne livrèrent que trois des quatre clous commandés: c'est pourquoi le Christ eut les deux pieds fixés par un seul clou.

 C'est en arrivant en Europe - en séjournant dans le Grèce byzantine et la Serbie orthodoxe- qu'ils découvrirent le christianisme. Pour eux, le Christ, qu'ils nomment Baro Devel, le Grand Dieu, se confond  avec Dieu le père.

Quant au Diable, ils l'appellent Beng - mot qui curieusement signifie grenouille en hindi (et qui est proche du hongrois "béka" grenouille). Pourquoi la grenouille, et pas le bouc comme pour les catholiques médiévaux ou le loup comme chez les Lapons ?  En fait, sur les icônes des orthodoxes ils ont vu saint Georges ou saint Michel terrassant le diable sous forme de dragon, et c'est cette bête étrange qu'ils ont pris pour une grenouille!

Donc, tout en conservant des croyances orientales et en travestissant des divinités hindoues, les Tsiganes ont adopté le christianisme (à part une minorité de musulmans dans l'est des Balkans). Ils sont orthodoxes dans les Balkans, catholiques dans le reste de l'Europe, mais depuis quelques décennies ils sont nombreux à  avoir rejoint des sectes chrétiennes - pentecôtistes, baptistes, évangéliques , dans la mouvance du protestantisme.  

Les sectes évangéliques  ont une influence croissante dans les groupes les plus évolués et les plus riches. De grands rassemblements liturgiques sont organisés sous chapiteaux par les pasteurs tsiganes pour des" cultes" , comportant des rituels superstitieux, imposition des mains, incantations rythmées par des alléluias. Ces pasteurs, au prosélytisme actif,  ne sont souvent que des "prêcheurs"  peu lettrés, incapables de lire la bible qu'ils brandissent, mais ayant une forte autorité qui entre en concurrence avec celle des anciens.

Délaissant l'Eglise catholique, qui appartient au monde des "gadjé", les Tsiganes ne pratiquent plus qu'un seul sacrement chrétien, le baptême, souvent par immersion.

 Leur histoire : une découverte de la linguistique

         D'où venaient ces nomades, apparemment sans racines, poussés par le vent comme les chardons du Baragan, d'où venaient-ils, se demandait-on ?

         Par leur dénomination de Gypsies (en Angleterre) , de Gitanos (pour "Egiptanos, en Espagne), ou encore Yifti en grec, ils se désignaient eux-mêmes   comme  originaires d'Egypte.

           Le nom de "Tsigane"  semble provenir du grec médiéval "Athingani", intouchables, parias. En France, on les a longtemps appelés Romanichels  et surtout  Bohémiens (Boumians en Provence),  ce qui est le terme le moins erroné puisqu'ils viennent d'Europe centrale.  Mais la "Bohême " ou les Balkans n'était  qu'une étape de leur long exode entrepris des siècles auparavant. Leur origine indienne  ne fait plus guère de doutes. Leur aspect physique, les vestiges de croyances, et surtout leur langue portent la marque de l'Inde.

             Sous la variété des dénominations il n'y a qu'un peuple tsigane, réparti en trois sous-groupes, les Rom  qui vivent surtout dans les Balkans, les Manouches, nombreux dans les pays germaniques et le nord de l'Europe ainsi que l'Italie, et les Gitans, soit "andalous" soit "catalans", peuplant l'Ibérie et le sud de la France.

             Le nom de Romanichels par lequel on les désignait souvent, c'est  dans leur langue Romani Tchel  "le peuple romani". Eux-mêmes se nomment les Roms, ou plus précisément les Kale Roma "les hommes noirs", car c'est ainsi que les Européens les percevaient. Roma  semble venir du nom du dieu indien Rama: donc "le peule de Ram". Ils se donnent aussi le nom de Manouches .Manush  veut dire "homme" en sanskrît et hindi (mot d'ailleurs apparenté à l'anglais "man" , les Tsiganes appartenant à la famille indo-européenne). Le nom d'une branche tsigane est Sinti, qui évoque le Sindh ou Indus.

             Le vocabulaire et la syntaxe du romani sont  typiques des langues néo-hindoues. On voit même que la phonétique est plus proche du penjabi et des dialectes du Rajasthan que du hindi.  Ainsi, le romani kher  maison  correspond au penjabi kar et au hindi ghar .Le romani  phral frère et phen  sœur ont un P- comme le penjabi pen  et  pai  alors que le hindi a  bhai  (du sanskrît bhrat- ) et  bahin . Khil  beurre et thud  lait sont proches du hindi ghee et dudh , iv  neige est apparenté à la fois  à Hima(laya) et au français hiver .Au D cacuminal et au R rétroflexe, consonnes typiques du hindi, correspondent  R et L en romani: parno blanc , mal ami, per estomac (en face de pandu , mitra, pet).  Beaucoup de mots sont quasiment identiques en romani et en Inde (pi- boire , ga-  aller, khel- danser, ruk arbre, lon- sel, panj cinq, etc.). 

            Le féminin est partout en -I, le pluriel en E. Les conjugaisons se ressemblent : romani  me kerov  je fais, penjabi  mê kerdaé , hindi  mê karta hû .

             La phrase se construit de la même manière:

Romani  ja, dik kon tshalavelo o vudar / hindi dja, dekh kaun tchalaya dvar ko. (va voir qui frappe à la porte);
Romani  phraleski baro grai / hindi bhai ka  bara ghora  (le grand cheval du frère). 

Comme les chroniques et persanes (Hamza d'Ispahan au X° siècle notamment) les appelaient les Zott  - réputés pour leurs talents musicaux -, on a pensé rapprocher ce nom de Jat qui désigne une sous-caste en Inde. Mais certains pensent qu'ils venaient plutôt d'une caste supérieure, celle des Kshatriyas (guerriers), qui se situent au-dessous de celle des Brahmanes (prêtres).

             Ces guerriers cavaliers  combattaient pour les princes rajputes, au Rajasthan. Ils avaient à leur service une caste de forgerons, les Lohars, qui fabriquaient et entretenaient les armes, ferraient et prenaient soin des chevaux, ce qui leur assurait un statut honorable; ils s'occupaient des armes des guerriers jusqu'au jour où le chef Moghol Akbar vainquit les Rajpoutes au fort de Chittorgarh en 1568; dès lors, ils ne fabriquèrent plus que des ustensiles agricoles et domestiques.

Il reste aujourd'hui encore au Rajasthan  un groupe de Lohars Gaduliya, nomades qui vivent et entassent leurs biens dans une charrette à bœufs, en bois d'acacia décoré,  recouverte de nattes, nommée "gaduliya". Ils portent bracelets et boucles d'oreilles  comme les Tsiganes d'Europe. Ils sont toujours forgerons. L'enclume demeure un objet sacré, qui ne peut-être prêté ou utilisé par les femmes (lesquelles en revanche manient le marteau) : elle passe pour être la demeure de la déesse de la Fortune, Lakshmi.  Mais la fortune semble les fuir, et leur identité même est en péril. 

Du Nord de l’Inde aux Amériques : un exode de plusieurs siècles

            On ne sait pourquoi toute une ethnie prit la route de l'exode. Des inondations catastrophiques de l'Indus auraient provoqué une première émigration au VIII° siècle. Mais c'est surtout l'invasion des Musulmans  en Inde autour de l'an 1000 qui dut être décisive.  

               En 1026, au cours d'un de ses nombreux raids, le chef  de  guerre persan et musulman Mohamed Ghazni  envahit le territoire des Jat  au Pendjab, et ses exactions ont pu pousser à l'exil les ancêtres des Tsiganes. On pense que le nom de "Ghazni", devenu synonyme d'ennemi, d'étranger, est à l'origine de "Gadje", qui désigne les non-Tsiganes. (Cependant, il y a une autre origine possible de Gadjé : grhiya, dérivé du sanskrît grha d'où hindi ghar et tsigane kher, maison , donc ceux qui vibent dans une maison). 

                En 1192, à Terain, la cavalerie du chef afghan  Mohamed Ghori battit l'armée confédérée des Rajpoutes commandés par Prithviraj Chauhan . Une partie des nobles guerriers , "fils de Rama", des cavaliers, ainsi que les clans de forgerons  Lohars attachés au service de leurs armes, sont alors partis vers l'ouest. Ces forgerons sont les ancêtres des Tsiganes experts dans le travail du fer et le commerce des chevaux. Ils entassèrent leurs biens et leur famille sur ces charrettes, semblables aux "gaduliya" des Lohars du Rajasthan et qui sont les premières roulottes. Progressant très lentement, avec des haltes pendant les saisons des pluies et des neiges,  les  émigrants sont passés par la Perse (où le poète persan Ferdousi rapporte l'arrivée de 10 000 Louri, musiciens indiens appréciés à la cour du roi sassanide Bahrâm IV)  puis par le Caucase - Ossétie et Arménie - comme en témoignent les mots d'emprunt dans le vocabulaire , en particulier vordon , terme ossète désignant la roulotte, la "verdine" comme on disait en France.  Ils ont franchi le Bosphore au XIII° ou au début du XIV° siècle.

                 En 1322, deux moines de Crète , Simon Simeonis et Hugues l'Illuminé, remarquèrent des gens "de la race de Cham", habitant des cavernes ou des tentes à la mode arabe et observant le rite grec. A Modon, port de Morée, on remarqua ces étrangers, forgerons et "noirs comme des Ethiopiens".

                Les Tsiganes séjournèrent longtemps en Grèce et dans les pays orthodoxes  voisins , adoptant les pratiques chrétiennes. On note en 1348 en Serbie la présence de "Cingarije" maréchaux-ferrants, payant un tribut de fers à cheval par an. En 1378, il y a des "Cygani" bouchers à Zagreb. En 1378, le gouverneur vénitien de Nauplie (Péloponnèse) confirme aux "Acingani" leurs privilèges. Jusqu'au XIX° siècle, les Tsiganes forgerons, chaudronniers et cultivateurs étaient exempts d'impôts à l'égard de Venise.

                La langue romani emprunta de nombreux mots grecs : drom route, papin canard, kokalo os, efta sept ,saranda quarante , kurko dimanche, parastivin vendredi, naïs  merci, klidi clé, amoni enclume parmi tant d'autres. L'expression Latcho drom Bon voyage  témoigne de leur itinéraire: le premier mot est indien (latcho équivaut au hindi accha  bon), le second grec.

                Les guerres entre armées chrétiennes et ottomanes rendirent leur situation inconfortable et incitèrent de nombreux clans à partir ailleurs.

                 En 1417 on les vit arriver en Allemagne, en France (Alsace et  Mâcon) en 1418-19, en Italie en 1422. En Allemagne, l'empereur Sigismond, aussi roi de Bohême, leur donna en 1418 des lettres de protection . Leur dénomination de Bohémiens remonte sans doute à cette époque. Certains présentaient des lettres impériales allemandes  sans valeur en France ou aux Pays-Bas . Ils prétendaient provenir d'une terre lointaine, "la Petite Egypte", où les Sarrasins les auraient contraints à abandonner la religion chrétienne, et ils se seraient mis en marche pour faire pénitence.  Pour le prouver, un groupe, conduit par un "duc de Petite Egypte",  se targuait d'avoir obtenu en 1422  à Rome des lettres de protection du pape Martin V , dont l'authenticité est douteuse.  Peut-être est-ce ce même groupe qui est signalé en Alsace en 1418 puis à Paris. Chaque groupe reconnaissait l'autorité d'un chef appelé duc (ou comte) de Petite Egypte". Cette "petite Egypte" était vraisemblablement la Grèce, alors dans l'Empire ottoman, musulman. Pour certains Tsiganes qui auraient fait un détour par Alexandrie les monuments de l'Antiquité égyptienne ou grecque pouvaient paraître appartenir à la même civilisation.

                  En 1476, en Hongrie, Mathias Corvin autorisa les gens de Hermannstadt, l'actuelle Sibiu, à employer les Egyptiens établis dans les faubourgs où ils travaillent le fer (Le mot d'argot allemand Zaster fric, pognon, est emprunté au romani saster fer, ferraille). Les Tsiganes  touchèrent la Scandinavie au XVI° siècle. 

La plus importante minorité ethnique d'Europe 

                  L'arrivée des  premiers Tsiganes jamais vus à Paris, causa, en août 1427, beaucoup de curiosité et quelques scandales liés à la sorcellerie et au chapardage. Une chronique décrit ces "hommes noirs", "les femmes les plus noires et les plus laides qu'on puisse voir, les cheveux noirs comme la queue d'un cheval… Pour tout costume une vieille "flaussaie" (étoffe grossière) attachée sur l'épaule par un lien de corde, et pour tout linge un vieux corsage… Il y avait en cette compagnie des sorcières qui regardaient les mains des gens et disaient ce qui leur était arrivé ou arriverait… et par art magique ou par entregent d'habileté, elles vidaient les bourses des gens" (Journal d’un Bourgeois de Paris – 1427). Si bien que l'évêque les excommunia et les fit chasser.  Des chefs de groupes offraient leurs services de mercenaires à des princes français Par ce patronage seigneurial, des nobles étaient les parrains d'enfants tsiganes baptisés. D'où les patronymes des Manouches de France, tel  les Lafleur:  en 1610, le capitaine Jean de la Fleur, "Egyptien français", touchait une solde pour ses services au camp catholique.

                 De France, des Tsiganes passèrent en Espagne. La première mention en est faite en janvier 1425 quand le roi d'Aragon Alphonse V  accorde des saufs-conduits aux "Egyptiens" (Gitanos), des groupes tsiganes qui prétendaient vouloir faire le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Mais leur esprit indépendant, leur conduite déconcertante, leurs errances, leur exotisme, leurs  tours de magie ne tardèrent pas à  faire naître la méfiance, l'hostilité et la mauvaise réputation. 

    En Espagne comme en France, les Tsiganes furent bientôt persécutés à tout propos, flagellés ou mutilés des oreilles, expulsés, condamnés aux galères ou à  l'esclavage ou au bannissement pour des méfaits réels (larcins) ou imaginaires (rapts d'enfants), pour insoumission, vagabondage, sorcellerie, voire "anthropophagie".    

    Ce sont Isabelle la Catholique et Ferdinand d'Aragon  qui les premiers édictèrent des lois assorties de terribles châtiments et d'expulsions, qui frappaient aussi les Juifs. Au XVI° siècle des Tsiganes ibériques furent déportées dans les colonies d'Américaines ( En France, aussi,  les Tsiganes étaient  persécutés pour leur aspect et leurs mœurs.

    Sous Louis XIV,  les condamnés pouvaient échapper aux galères s'ils consentaient à s'exiler vers "les îles d'Amérique" et à coloniser la Louisiane).

             Certains groupes dans quelques pays ont été protégés par ceux qui bénéficiaient de leurs talents: les musiciens pour les châtelains de France au XVII° siècle, les maquignons dans le midi de la France, les pêcheurs de morues et les marchandes de poissons "Cascarots" sur la côte Basque au XIX° siècle.

    Des Sinti piémontais (Bouglione, Zavatta) se sont illustrés dans le cirque. Ce sont surtout pour leurs qualités de musiciens que les Tsiganes ont été appréciés au cours des deux derniers siècle. Dans les pays danubiens, des orchestres sont formés par les Lautari roumains jouant de la flûte de Pan et de la cobza (mandoline à 9 cordes) et par les Hongrois jouant du violon et du cymbalum.

    Plus récemment, les Tsiganes s'approprient le jazz, à la suite de Django Reinhardt (1910-53). Mais c'est sans doute le flamenco des Gitans qui est genre de musique le plus populaire.

                 Les Tsiganes espagnols ont bien cohabité avec les Maures dans une solidarité de marginaux. Ce qui a pu faire croire qu'ils étaient arrivés d'Afrique du Nord avec eux. Mais les "Egyptiens " d'Espagne  sont bien arrivés des Balkans. Leur dialecte - le calo-  dont l'usage s'est presque perdu au profit du castillan ou du catalan -  ne contient aucun mot arabe mais conserve quelques mots sud-slaves prouvant leur séjour en Serbie: ulicha rue, trupo corps, cralli  roi  (en serbe, ulica, trup, kralj).

                La décision  du roi d'Espagne de rassembler les "Gitanos" dans des ghettos est à l'origine de la concentration de certaines communautés,  notamment celle des forgerons habitant les grottes de Sacramonte à Grenade. A la fin du XVIII° siècle, le roi Carlos III révoque les lois cruelles des Rois catholiques.

    Le flamenco s'exprime au grand jour. Faisant référence à l'époque où la Flandre était espagnole, le flamenco provient d'un culte de la déesse-mère (Debla, de l'hindi "devi"), de la Terre, à la fois berceau et tombeau de l'homme. Expression spontanée liée aux émotions, le chant s'accompagne de la danse, qui comporte des éléments de danse hindoue et des influences musulmanes.  Une danse caractérisée par le corps cambré, les jeux de mains , les zapatadas (coups de talons), les castagnettes, l'accompagnement des guitares et des voix.  Une musique ardente et désespérée qui exprime des siècles de détresse et de tristesse, la sublimation de la souffrance, l'orgueil comme réponse à l'humiliation. "Ces chants sont la mémoire de ce que nous avons vécu: ils donnent un goût de sang dans la bouche", expliquèrent un jour de vieux chanteurs gitans. Le flamenco a inspiré des compositeurs, tels que Manuel de Falla (le ballet de "l'Amour sorcier"), Granados, Albeniz et des danseurs gitans comme les Maya et Carmen Cortes.

                 Comme tous les nomades, les Tsiganes n'ont cessé de voyager, souvent pourchassés et méprisés, parfois persécutés. Au XX° siècle comme aux XV° et XVI°, voire plus cruellement.  Le génocide des Tsiganes, comme celui des Juifs, était programmé par l'Allemagne nazie. En ignorant qu'ils appartiennent à la race aryenne. Dans toute l'Europe centrale, ils ont été déportés en masse, stérilisés, utilisés comme cobayes ou exterminés dans les camps de concentration: près d'un demi million aurait péri.  Leur sort a moins ému que celui  des Juifs.

       En quelques siècles, les Tsiganes se sont répandus dans tous les pays du continent; ils constituent la plus importante minorité ethnique d'Europe. Malgré la diversité des clans, ils ont tous un patrimoine en commun qui forge leur identité. Les Gitans d'Espagne ont acquis une personnalité très particulière, qui les distinguent des très anciennes traditions des Roms et Manouches.

 Les Tsiganes : Vivre dans la société contemporaine

Les Tsiganes ont une conception particulière des notions d'espace et de temps. Nomades, ils n'ont aucune attache territoriale, n'ont pas l'idée de propriété  et  ne se soucient d'Etats et de frontières  que parce que les représentants de la loi ne cessent de les contrôler et d'entraver leurs libres déplacements. Ils vivent dans le moment présent, incapables de programmer des activités à long terme. Tout travail se fait d'un trait ou est abandonné, mais n'est jamais repris. Tout au plus sait-il à quelle date il doit se rendre à un marché, un pèlerinage ou un rassemblement familial. A fur et à mesure qu'il s'acculture, le Tsigane apprend à gérer le temps et à prendre des repères chronologiques.  Si un homme peut avoir un emploi régulier stable, si un enfant fréquente régulièrement l'école, cela signifie qu'il appréhende l'heure, a la vision globale d'horaires, ce qui  indique qu'il est en voie d'assimilation. 

L’organisation sociale 

Les Tsiganes comportent trois sous-groupes principaux, les Rom - dont les Balkans constituent le domaine privilégié -, les Manouches et Sinti , largement répartis de l'Italie  au nord de l'Europe en passant par l'Allemagne, les Gitans , "catalans" et "andalous",  nombreux en Ibérie et dans le sud de la France. L'organisation type de cette société fondamentalement patriarcale est la "famille élargie", au-dessus de laquelle il n'existe pas de représentation ni d'autorité reconnue. 

La cellule de base est la famille nucléaire limitée au couple parental et à ses enfants.  C'est seulement dans les familles contemporaines, sédentarisées et en voie d'assimilation, que la famille nucléaire vit en autonomie; le père a tout le pouvoir.

La majorité des Tsiganes actuels, nomades ou semi-sédentaires, sont  organisés en un  groupe familial dans lequel le grand père (souvent dénommé kako, littéralement "oncle") règne sur les familles de ses fils mariés. Les Tsiganes les moins évolués qui ont conservé un mode de vie plus traditionnel constituent une famille élargie, formée par tous les descendants de grands-pères qui sont frères; ces grands-pères exercent le pouvoir au sein du conseil des anciens (kriss), qui décide de tout et qui peut s'ériger en tribunal quand un membre du groupe a commis un délit. (Dans le cas d'un crime  sur des "gadje", le "kriss" peut inciter le coupable a se livrer aux gendarmes si tel est l'intérêt du groupe; sinon il le punit lui-même et le cache aux gendarmes). 

            Dans la hiérarchie de cette société patriarcale sans droit d'aînesse, tous les hommes sont supérieurs aux femmes, au point qu'un jeune garçon a autorité sur sa mère. La femme n'est considérée comme telle que lorsqu'elle est mère, et ce n'est qu'après la ménopause, arrivée au sommet de la hiérarchie féminine, qu'elle peut être consultée par les anciens.

La succession d'un "kako" peut rester vide s'il n'a eu que des filles ou si le fils a épousé une "gadji": s'il faut attendre qu'un père devienne à son tour grand-père, l'intérim peut causer des rivalités qui déstabilisent le groupe, et l'absence d'autorité favorise souvent la délinquance des jeunes. 

Les Noces

             Rites magiques et superstitions n'empêchent pas d'aller à l'église pour les obsèques comme pour les baptêmes et les mariages. Le mariage précisément  est une fête joyeuse, avec musique et danse , entourée de rites. A commencer par les tractations et palabres sur le choix du conjoint et la dot.

 Il n'est guère imaginable d'épouser des "Gadjé", des non - Tsiganes, vu la condition de nomade et leur situation de parias. Ils se marient entre eux, souvent à l'intérieur d'un même clan, avec des risques de consanguinité. Pour prendre une épouse  contre l'avis de la famille, en particulier une fille  d'un autre clan, on a longtemps pratiqué le rapt. L'homme enlève celle qu'il aime. C'est très romantique. En fait, si deux familles ne parviennent pas à se mettre d'accord - souvent pour une question de dot - le garçon leur force la main en partant avec sa fiancée. Mais ils ne peuvent guère vivre coupés de leur clan. Quelques jours après, ils reviennent et obtiennent, sous l'arbitrage du chef de tribu, pardon et consentement.

De nos jours, c'est plutôt une simulation de rapt avec coups de fusil tirés dans le cortège. Mais naguère dans les Balkans c'étaient de vrais enlèvements.  C'était aussi un moyen d'éviter le droit de cuissage dont profitaient les chefs de tribu.

Cette coutume du nashimos (de nash- fuir) rappelle le gandharva  - rapt avec consentement de la fille - qui se pratiquait dans l'Inde antique au sein de la caste  des kshatriya (guerriers), celle dont précisément paraissent provenir les Tsiganes.  Le mariage conclu, les femmes passent pour être fidèles. Il est vrai que jadis le mari avait le droit de couper le nez des épouses adultères. Il avait même le droit de vie et de mort sur sa famille.

            De nos jours, les préliminaires du mariage consistent en une délégation conduite par le père du jeune homme à marier qui rend visite à la famille de l'élue. Si le père de la fille ne veut pas l'accorder, il prétend qu'elle est déjà promise. S'il boit de l'alcool apporté par le visiteur, c'est signe que le mariage est conclu. Un signe guetté par les femmes cachées, mais à l'affût. Aussitôt la fiancée paraît et reçoit une pièce d'or (équivalant de la bague de fiançailles). Il reste à négocier la dot.

La fille, mariée tôt (dès 15 ans chez les Rom) a rarement le choix dans les groupes où le mariage est arrangé à l'avance et où le rapt ne se pratique pas. 

Les femmes, en guise de visite prénuptiale, font un simulacre de pénétration avec un mouchoir dont on examine les plis. Ce mouchoir, brodé de roses, sera arboré en signe de virginité, valeur importante chez la plupart des Tsiganes. Pendant la cérémonie de mariage, qui réunit plusieurs centaines d'invités (les membres des deux familles élargies), seule la fiancée paraît, assise sur un chaise placée sur un drap. Pendant la noce - musique et festin - elle fait danser tous les hommes.  Généralement le mariage est marqué par une fête devant les anciens, mais sans formalité officielle, les Tsiganes rebutant à  faire intervenir des Gadje et ne pouvant être unis par un prêtre faute de mariage civil.

            Sans aller jusqu'à verser le sang, les querelles de familles ou de clan, favorisées par la promiscuité,  sont fréquentes. Il n'est évidemment pas question d'aller réclamer justice devant les juges "gadjé". Les querelles se règlent entre eux, à coups de couteau, ou devant le tribunal tsigane. Chaque tribu a son  Kriss romani .  Un conseil, composé d'hommes choisis pour leur sagesse- en principe les Vieux qu'on appelle kako oncle- , écoute les deux parties et rend un jugement sans appel, assorti d'une sanction, pouvant aller de l'amende (shtrafo , mot d'origine allemande) au bannissement pour impureté (marimé ).

             Toujours en route, parfois contraint de lever le camp  en douce , les Tsiganes n'avaient d'autre moyen - avant l'ère du téléphone mobile- de communiquer avec ceux de leur clan  qu'en usant d'un système de signes de piste jalonnant leur itinéraire, le patran ou patrinia  (du romani patrin  feuille, proche du hindi  pattâ). Des branches feuillues, cassées ou tordues selon un code, des chiffons accrochés aux arbres et clôtures, des tas de pierres. Tout un langage secret.  

Interdits et tabous 

            La cuisine se fait dehors, et on mange autour du feu, avec les doigts ou le couteau. Le matériel culinaire dépend de leur niveau d'acculturation: ainsi, le café se fait désormais dans une cafetière plutôt que dans une chaussette…En chemin, on quête la nourriture. Un peuple nomade ne peut être agriculteur. Il vit de chasse et de cueillette. Les paysans se plaignent des vols de poules et de pommes. Mais les Tsiganes estiment que ce qu'on trouve le long de la route n'a pas de propriétaire.

Les  groupes tsiganes ont leurs habitudes alimentaires, assorties de tabous. Si l'environnement le permet, le Tsigane préfère le gibier (sanglier, cerf, écureuil, oiseaux), chassé  voire trouvé mort. "La bête tuée par Dieu est meilleure que celle tuée par l'homme", dit-on. C'est la meilleure viande aussi parce qu'elle n'appartient pas à l'espace domestique des  "gadje".  Le plat de fête, leur régal, c'est le hérisson ( niglo) , qu'on chasse de nuit, qu'on tue à coups de bâton et qu'on ébouillante. Ce qui leur vaut des poursuites pour braconnage.

            Le Tsigane est plus réticent à l'égard des viandes que consomment les non tsiganes. "On est ce qu'on mange", dit-on, c'est-à-dire que manger , c'est  une façon d'assimiler une culture.

 On mange lapins et moutons, on n'aime pas toujours manger cochons et poulets, tenus pour sales car se nourrissant de tous les détritus. Les poulets sont élevés surtout pour les œufs. On ne mange volontiers que les poulets volés (la réputation n'est pas usurpée) car le vol est senti comme une revanche, une victoire dans le combat contre la société dominante. On répugne généralement à la viande de cheval, animal noble et familier, proche comme un parent, utile (pour tirer les roulottes),  que les femmes ne doivent pas toucher et que les hommes parent de rubans pour le protéger du mauvais œil.

            Le Tsigane ne mange pas de chiens ni de chats. Le chien (jukel) est presque un parent, compagnon des femmes,  qui prévient du danger à l'approche d'un étranger, et qu'on ne saurait tuer . Le chat en revanche est un animal négatif, animal de compagnie des "gadje", et porte-malheur (par exemple quand il traverse la route devant la roulotte)

            On accompagne les viandes, grillées chez les Gitans, en sauce chez les autres, de pommes de terre, de choux, ou encore  d'orties, dont ils sont friands. Quand on cuit un animal, on distingue la viande (mas) et les tripes et intestins (drobi), partie sale qu'on jette. On peut ainsi consommer la viande d'animaux "sales" (cochon, poulet) mais non celle d'animaux tabous (gadne), tenus pour poison mortel, tels que grenouille, lézard, anguille et surtout serpent, chargé du tabou le plus fort. 

            Selon des récits mythiques connus surtout chez les Rom des Balkans, les serpents (sap, pluriel sape) vivent "dans les maisons" (nu khera), c'est-à-dire chez les Gadje, dorment dans les lits des gadje, dans leurs vêtements  (dans les garde-robes), dans leur cuisine.

On imagine les serpents "grands comme des caravanes, assez grands pour avaler un cochon, courant debout aussi vite qu'un homme", "tuant avec leur queue" celui qui les a agressés. Mais le serpent porte malheur si on le tue,  il faut donc le fuir.

            Les serpents volent la nourriture des Rom, en particulier en tétant le lait des femmes endormies au détriment des enfants. Ce sont les femmes qui sont le plus menacées par les serpents. Cela traduit un tabou envers le travail féminin qui entraînerait un contact avec les hommes gadje. Les serpents sont l'image des Gadje: avoir des contacts avec eux est un danger de contamination culturelle, en manger serait vouloir assimiler la culture dominante.

            Ce mythe montre les Rom vivant dans la société des non tsiganes comme dans une nature hostile, une forêt peuplée de serpents, environnement lourd de dangers (domination culturelle et économique), mais avec lequel les relations et échanges sont indispensables (nourriture, commerce, argent).  Ils se sentent menacés par  les représentants de cette société dominante qui disposent d'assez de pouvoir pour les tracasser: les gendarmes d'abord, l'administration - qui exige toutes sortes de papiers, alors qu'ils ne savent guère lire et écrire -, voire l'enseignant qui, ignorant et méprisant leur culture, cherche à inculquer à leurs enfants une autre culture, étrangère.  

La Mort, la maladie  

            Ainsi, beaucoup de rites sont liés à la crainte des souillures. Tout particulièrement le sang et la mort. C'est une idée qui vient de l'Inde, où seuls les intouchables tuent les animaux et s'occupent des morts; ce qui semble indiquer que les ancêtres des Tsiganes n'étaient pas des intouchables.  La souillure est un mal contagieux, dangereux parce qu'il menace la vie. A cause du tabou du sang, il faut éviter les femmes à certaines périodes; le frôlement de leur robe peut suffire à vous souiller. Après un accouchement, la mère est tenue en quarantaine , à l'écart des hommes et de la cuisine. Bain purificateur et amulettes font partie du rituel entourant la naissance.  

            La pire des malédictions, qui peut appeler une vengeance, est "Mange tes morts!" (Te has tre mule). Manger un parent "offenserait l'estomac" au point de provoquer la mort. Surtout, comme les morts veillent sur la régénération de leur descendance, une telle malédiction signifie que l'on souhaite l'extinction de la famille maudite. 

            La mort demeure entourée de croyances païennes que la christianisation n'a pas effacées. Il convient, d'une part, de se protéger de la souillure et des esprits malfaisants, notamment  du Mulo (Mort) , une espèce de revenant - , d'autre part, d'assister le défunt dans son voyage. On procède à la toilette funéraire.

Naguère, on faisait lécher les pieds du mort par un chien blanc, auquel les mythes attribuaient une fonction de psychopompe. On place dans le cercueil de l'argent et les objets familiers - le couteau, le violon - qu'il aimera avoir dans l'au-delà.  Autrefois, les Tsiganes n'étaient pas inhumés dans les cimetières, mais enterrés près du camp, au bord d'un chemin. Il est de coutume de brûler tout ce qui lui a appartenu, ses vêtements, sa roulotte, pour effacer les souillures de la mort et décourager son âme de revenir hanter ses lieux de vie. On ne garde même pas de photos. Aussi, aujourd'hui, pour épargner la caravane,  fait-on en sorte de coucher le moribond dehors ou, éventuellement, de le mener à l'hôpital.  Le "mulo", le mort, peut revenir hanter les parents, et on le craint. On évite de sortir à la tombée de la nuit, et on prétend qu'il peut rendre une femme du clan enceinte. On évite d'en parler, et la plus grande offense qu'on puisse  à quelqu'un , est d'insulter ses morts.

            Un an après le décès, le clan célèbre l'anniversaire par un repas funèbre - la "pomana" - où un vivant tient la place du défunt. Il faut consoler et se concilier l'âme qui n'a peut-être pas encore atteint le Royaume des Morts, car elle doit accomplir une longue  et pénible pérégrination , affrontant des monstres et des épreuves, comme dans le Livre des Morts tibétain.

Un mort n'est vraiment mort que lorsqu'on l'a oublié. Son existence sous terre dépend de la façon dont il a vécu sur terre, et donc la prière est inutile pour infléchir son destin.  

Le fatalisme au demeurant domine la mentalité tsigane. L'homme dépend de son esprit protecteur  (butyakengo) , qui est la parcelle d'âme ou de souffle vital qu'un défunt abandonne sur terre pour veiller sur ses enfants. On prétendait que cet esprit protecteur siège dans l'oreille gauche; afin de faciliter l'entrée de l'esprit et l'écoute de ses messages,  on se nettoie l'oreille gauche avec le petit doigt.

            Mais cette sorte d'ange gardien peut être mis en échec par la malice des esprits mauvais, démons pathogènes , tels le "melalo" (le sale) ou le Vent ("nalacchi Balaval" Vaju), qui pénètrent le corps. Naguère, on n'appelait jamais un médecin par méfiance ou par pauvreté.

Les vieilles femmes connaissaient tous les remèdes. L'usage de produits végétaux ou animaux, assortis d'incantations et de rites magiques, tente de venir à bout de ces maux. Ainsi, un remède à base de grenouille, animal "froid", combat la fièvre, "mal chaud". Les sangsues se ramassent et se vendent. Quelques produits sont tenus pour des panacées: lait maternel (dans les yeux et les oreilles),  urine (bue contre la fièvre ou appliquée en compresses pour désinfecter), salive mêlée à des herbes,  graisse de porc ou d'oie (chauffée et utilisée en potion, gouttes ou compresses). La pomme de terre, aliment de base,  est bonne aussi sur les abcès, chaude avec de la graisse, tandis que les  épluchures  frottées sur le front soulagent les maux de tête. 

Contre le rhume, il est bon de respirer les odeurs de plumes brûlées, d'oignons râpés ou de poivre moulu. Sur les bosses, enflures et piqûres, on pose un caillou ou une compresse de glaise. Pour épancher le sang, mie de pain et poils de feutre font l'affaire. 

Relations avec la société environnante 

Se sentir un être social parfaitement intégré à son groupe est le seul moyen de se protéger. Ne peut être considéré comme un individu que celui qui vit seul dans une famille nucléaire, sédentaire et presque assimilé. Le groupe tsigane se ménage toujours un espace sécurisant, espace qui est délimité  par le champ visuel et certains rites.

Ainsi, l'installation des roulottes en cercle  est une mesure de sécurité rappelant l'habitat circulaire de certaines ethnies amérindiennes.  Quand un étranger cherche à pénétrer dans un camp, les chiens donnent l'alerte, puis les enfants forment un attroupement bruyant autour de l'intrus l'empêchant d'avancer, puis les femmes  s'avancent en ligne comme pour former une barrière, puis les hommes constituent à leur tour un mur plus dissuasif. Ils décident de laisser le visiteur accéder ou non au camp, le conduisent le cas échéant au chef ou font en sorte de cacher celui que les gendarmes rechercheraient.

Une attitude stratégique à l'égard des non Tsiganes est ce qu'on pourrait nommer la "frime", qui permet de se protéger et surtout de se valoriser. Elle se caractérise par le langage: parler fort d'un ton irrité ou hâbleur devant témoins,  user d'un double langage, mentir. L'homme n'acceptera jamais de perdre la face; il trouvera un expédient pour ne pas déjuger. La frime se caractérise aussi par l'apparence (le regard fier, la prestance, les bijoux clinquants, bagues et boucles d'oreilles) et le comportement  ( exhiber une liasse de billets de banque, provoquer une bagarre, montrer qu'on sait utiliser des objets ou gadgets de non-Tsiganes: cartes de visite aux titres ronflants et usurpés, téléphone mobile).

La frime est parfois la seule motivation des enfants pour l'école, ils ne sont guère intéressés par la culture de l'écriture mais plutôt prompts à s'approprier une certaine connaissance de la société des autres. 

Autrefois, les Tsiganes  faisaient des campements sauvages et repartaient sans laisser de trace. De nos jours, ils disposent d'aires de stationnement municipales - trop rares- et qui ne  sont pas toujours adaptées à leurs habitudes (disposition des caravanes en cercle, rivière à proximité).

Le Tsigane apprécie peu le bloc sanitaire à la vue de tous: il n'utilise pas les toilettes communes et préfère aller discrètement dans la nature. Chacun  fait sa toilette dans sa bassine. On aime se laver et laver son linge dans une rivière, en fonction de notions codifiées d'impureté et de souillure (Les objets les plus sales, comme les sous-vêtements féminins, sont nettoyés le plus en aval). Etendre à  sécher le linge sur des fils fixes plutôt que sur les buissons est une marque d'évolution.

            Les familles les plus émancipées sont propriétaires d'un terrain pour passer les mois d'hivernage, ce qui leur évite les aléas du stationnement et les contrôles de police. 

Activités et ressources 

Quelles sont leurs ressources ? Chaque tribu avait  son activité traditionnelle. Ces vieux métiers, qu'ils pratiquaient depuis dix siècles, ne permettent plus guère de vivre. Ceux qui faisaient le commerce des chevaux se sont reconvertis dans le trafic d'automobiles; les forgerons sont devenus ferrailleurs et brocanteurs. Certains, fidèles à leur réputation de voleurs, cambriolent les demeures pour vendre du mobilier de style à des antiquaires.  

            Naguère,  le cheval constituait l'une des activités les plus nobles et les plus utiles pour des nomades. Certains, comme les  Roms Lovara (du hongrois lo cheval) étaient des maquignons réputés, qui savaient même soigner et dresser les bêtes. Allant de foire en marché,  ils tondaient les mulets et châtraient les chevaux. Le terme de "hongreur" témoigne d'ailleurs du savoir-faire des  castrateurs magyars. 

Avec leurs talents conjugués de musiciens et de dresseurs d'animaux - ours, singes, chiens - , ils montaient de petits cirques ambulants. Les montreurs d'ours, originaires des Balkans, tels les ursari  roumains, se sont produits dans une grande partie de l'Europe, voire en Amérique, et ont transmis leur art à des saltimbanques pyrénéens.

            Doués pour la musique - le violon  notamment- , les Tsiganes ont constitué des orchestres, jouant dans les restaurants de Budapest et Vienne, et quelques uns ont acquis une renommée internationale, comme Django Reinhardt et Manitas de Plata.

            Le travail du fer est une autre spécialité des Tsiganes Roms , que les héritiers des Lohars ont apportée de l'Inde. Les Kalderash et Calderari  ("chaudronniers") des Balkans  sont de vrais professionnels forgerons, chaudronniers, étameurs, cloutiers, maréchaux-ferrants, - les termes romanis sont lohar , sasterengero (de "saster" fer), petalengero (de "petalos" fer à cheval). Ceux-ci savent, non seulement ferrer, mais soigner les chevaux.

D'autres activités moins nobles confinent au colportage, voire à une mendicité voilée. Les Lingurara  taillent le bois, notamment les cuillères, les fuseaux, les peignes. Divers groupes sont vanniers, rempaillant les chaises et confectionnant des paniers en osier.

            A part les danseuses de flamenco gitanes, les femmes ont une renommée de diseuses de bonne aventure (drabarni , de "drab", "donner un remède"), prétendant prévoir l'avenir en lisant les lignes de la main ou en faisant le grand jeu aux tarots. Cela leur a valu une suspicion de sorcellerie , qui a pu les mener jadis jusque sur les bûchers de l'Inquisition.

            Une autre mauvaise réputation  tient à l'anthropophagie et aux vols d'enfants. Elle a conduit des Tsiganes à la torture et à la mise à mort, notamment au XVIII° siècle en Autriche. Cela vient de la peur qu'inspiraient des  inconnus mystérieux  au faciès et aux mœurs étranges. Une telle croyance est bien dans l'esprit de la légende allemande du Preneur de rats de  Hameln qui, par vengeance,  enleva par la magie de sa flûte tous les enfants de la cité. Il a pu arriver que des enfants disparaissent pour avoir voulu suivre une troupe de musiciens et montreurs d'animaux qui les avaient émerveillés. Mais c'est probablement le fait que les clans tsiganes  ont de nombreux enfants - souvent 5 à 8 par famille - qui a fait croire qu'ils les enlevaient - pour les manger, qui sait?  

La situation contemporaine 

L'errance et la persécution semblent une fatalité pour les Tsiganes. Comme une malédiction pour avoir forgé les clous du Christ. Sans patrie, partout étrangers, ils dérangent les gens dont ils traversent les terres.  De même qu'il y avait eu l'Inquisition,  il y a eu  le génocide nazi comme pour les Juifs. Les restrictions à la circulation , le travail de rééducation  existaient bien avant Hitler en Bavière, qui avait une "section spéciale aux affaires tsiganes". "Asociaux" puis "criminels invétérés", dangereux pour la pureté de la race germanique, en dépit de leur origine aryenne, les "Zigeuner"  commencèrent à être déportés, stérilisés, sommairement exécutés, puis voués à l'extermination à partir de 1941 , tant en Allemagne que dans les Etats d'Europe centrale et balkanique de la Russie à la Serbie, mais aussi en France. Ghetto de Lodz, camps de la mort d'Auschwitz ou Treblinka.

On en parla moins que des Juifs. Pourtant, on estime qu' un demi million au moins de Tsiganes périrent. Leur passion de la musique apporta parfois un peu d'humanité dans les camps : ils jouaient devant les baraquements et encourageaient les enfants à danser. Certains qui en réchappèrent  rejoignirent les résistants. "  Si vous coupez un Tsigane en dix morceaux, vous ne l'avez pas tué, vous avez fait dix Tsiganes", dit un proverbe. 

Plus d'un demi-siècle après, des enfants de déportés restent encore marqués par les tragédies familiales.

Ceija, emmenée à 11 ans avec sa mère à Auschwitz, où presque toute sa famille fut exterminée, se souvient qu'on lui disait que la cheminée du four crématoire fumait  pour y faire cuire le pain mais qu'elle ne le croyait pas parce qu'elle  ne trouvait à manger que des épluchures.

Lilly, dont la mère Sinti avait épousé un soldat des SS, et passé six ans à Ravensbruck et Buchenwald, se rappelle qu'à l'école, en Autriche, elle était traitée comme une pestiférée et battue par la maîtresse.  

Neutralisé sous les régimes communistes,  le racisme reprit du poil de la bête après la chute du rideau de fer  et  l'octroi de la liberté d'expression. Les Tsiganes jouèrent le rôle de boucs émissaires dans des sociétés  confrontées à des difficultés socio-économiques que les dictatures avaient occultées.  En particulier en Roumanie, où les Roms, au nombre de deux millions  (la plus forte population parmi les pays d'Europe centrale) furent - à tort ou à raison- accusés d'avoir collaboré avec la police secrète de Ceausescu. Ainsi, en avril 1991, au village de Bolentin Deal, la nuit de Pâques, un Ursar -de la tribu des montreurs d'ours- poignarda un jeune Roumain lors d'une rixe. En représailles, 22 maisons d'Ursari furent incendiées le lendemain, et les habitants purent seulement s'enfuir sans rien emporter.

 En septembre 93,  encore après une rixe meurtrière, 13 maisons tsiganes du village de Hedereni, et plusieurs habitants périrent dans le feu ou furent lynchés. La multiplication de tels incidents racistes  avaient poussé des dizaines de milliers de Tsiganes à s'exiler en Allemagne.  Par un accord germano-roumain signé en 1993, l'Allemagne les a renvoyés par charters contre versement d'un pécule et engagement de Bucarest à réintégrer les réfugiés.  C'est alors que les violences  deviennent moins interethniques que policières. Par exemple, en mai-juin  93, à Maruntei  un policier abat un jeune homme d'une balle dans le dos, sous prétexte qu'il l'avait menacé avec un bâton, et à Coltau des policiers tirent sur un groupe dans un verger pour une affaire de "fraises volées".  En juin1996, la police se rendit coupable d'exactions, rafles, brutalités contre des  Tsiganes  du quartier de Colentina à Bucarest , pour le motif qu'ils occupaient illégalement des locaux, où l'administration de Ceausescu les avait installés vingt ou trente ans auparavant pour servir de main d'oeuvre sur les chantiers de la capitale. "Ils nous ont réveillés à coups de pieds, poussés dans des véhicules, avec femmes et enfants et emmenés au commissariat. Ils nous ont frappés à coups de poings et de pieds, insultés puis condamnés à des amendes de 150 000 lei (40 euros) pour domiciliation illégale". 

            En Slovaquie, le gouvernement Meciar a pris des mesures discriminatoires , comme la diminution des allocations familiales pour "réduire la reproduction de la population tsigane socialement inadaptable et mentalement arriérée". 

            En Hongrie, où  ils sont quelque 600 000,  les Roms  souffrent aussi de discriminations  bien que le gouvernement démocratique ait été le premier en Europe centrale à prendre des mesures en faveur des minorités. Il y a parfois des affrontements meurtriers, soit avec des villageois magyars, soit avec des skinheads encouragés par des campagnes de haine de l'extrême-droite.

Les Roms sont surtout victimes du chômage. Naguère, les violonistes réputés constituaient l'élite tsigane, et leurs orchestres professionnels  travaillaient dans les hôtels et cafés d'Etat ; les privatisations les ont privés de la sécurité d'emploi, et les musiciens roms sont concurrencés par les Russes ou … les magnétophones. 

Longtemps passifs et dispersés, les Tsiganes commencent à s'organiser. En Hongrie, en 1989, ils ont créé Phralipe (Fraternité), première association indépendante, qui a pu faire élire deux députés au Parlement. Puis diverses organisations se sont regroupées pour créer en 1990 le Parlement Rom européen, structure unique en son genre. La nation tsigane a son drapeau: deux bandes horizontales bleue et verte, marquées d'une roue rouge, symbole du voyage mais aussi rappel de la Roue de la vie hindoue figurant sur le drapeau de l'Inde.   

Des initiatives se font jour pour créer des structures fédérales au niveau européen. L'éparpillement des Tsiganes en multiples tribus, dialectes et pays les laisse vulnérables. Or, "Sa o Roma phrala" , tous les Roms sont frères, disent-ils. L'idée d'un "pouvoir tsigane"  prend consistance en ce nouveau siècle. Le  problème est qu'une population nomade par nature ne peut disposer  d'un cadre étatique ni d'un territoire. La tendance est certes à  la sédentarisation. Mais  l'évolution est ambiguë. 

Les nouveaux sédentaires échouent dans des terrains vagues, des bidonvilles, qui  accentuent leur marginalisation. Sans doute , en s'organisant, parviendront-ils à prendre en main leur destin politique et social. Mais pour préserver leur indépendance et leur  civilisation, devront-ils vivre dans des réserves-ghettos, comme les Indiens d'Amérique?  Si au contraire leur mutation les amène à vivre comme les autres citoyens du pays, cela signifie qu'en peu de générations,  les Tsiganes seront intégrés, assimilés. Le prix à payer pour les avantages socio-économiques qu'ils devraient y gagner, c'est le risque de perdre leur identité, leur culture et leur solidarité de clans.  

Au début du XXI° siècle,  les "gens du voyage" ont l'air d'avoir achevé misérablement leur route,  leurs "caravanes" échouées , embourbées dans des terrains  qui  ressemblent à des cloaques et à des décharges d'immondices. Ils sont marginalisés derrière des murs dans les lointaines banlieues des grandes villes .Sans eau courante ni sanitaires. Ils prennent l'eau aux bornes d'incendie et font des branchements  pirates sur les lignes électriques.  Ils vivent d'expédients, de trafics, de commerces louches , car leurs métiers traditionnels n'intéressent plus personne. Les enfants ne sont guère scolarisés. Même si par chance il se trouvait une classe d'accueil,  leur esprit nomade et indépendant ne les incite pas à l'assiduité et à la discipline. Les adultes les envoient mendier sur les trottoirs, voler à la tire dans les transports publics, commettre de petits larcins.

            Ils donnent l'image de "voyageurs" , immobilisés au bout de la route,  à demi sédentarisés dans les banlieues, et qui sont en train de perdre leur culture. Mais, beaucoup dans les Balkans ou en France, conservent le sentiment de  leur identité ethnique. Et ceux-là  donnent l'impression d'être incapables de s'adapter à la société et au mode de vie du pays dont ils sont pourtant des citoyens.

            Paradoxalement, alors que les Tsiganes d'Europe sont de moins en moins nomades , ils se posent plus que jamais  l'angoissante question de leur avenir :"Kaj zhas amen, Romales?" (Où allons-nous, les Roms?).

Bibliographie

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-Revue « Etudes Tsiganes » (59 rue de l’Ourcq 75019 Paris).
-Centre de recherches tsiganes, Université René-Descartes, Paris 6°.
Manouches et gadjé » (document Conseil général des Landes et CRDP Aquitaine, 2003)
 

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